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samedi 8 janvier 2011

La figure de l'expert peut-elle être utile pour penser la formation à l'enseignement ?

La figure de l'expert semble impliquer des qualifications "hors catégorie", des capacités personnelles extraordinaires. Or, cela peut être un problème quand vient le temps de penser la formation à l'enseignement. Doit-on en effet attendre de ces cas spéciaux (car il s'agit bien de cela), des informations réellement pertinentes pour la formation des enseignants ? En réalité, tous les étudiants en éducation n'ont pas des aptitudes à l'enseignement égales. La formation doit pour cela viser à leur faire acquérir une base solide afin qu'ils puissent exercer leur métier d'une façon honnête. Cette formation peut-elle se baser véritablement sur ce que nous aurons appris des experts ? La question mérite d'être posée ! N'y a-t-il pas un danger à "tirer" des experts des connaissances qui — précisemment parce qu'elles viennent des experts — ne peuvent être raisonnablement apprises par des novices "ordinaires". C'est tout le problème de la capacité à transposer ces connaissances en contenu utile pour la formation des maîtres.

D'ailleurs, le savoir des experts, très fortement lié à l'expérience (même s'il n'en est pas un synonyme), ne se transpose peut-être pas, dans ce qu'il a de mieux à offrir, en programme pour futurs enseignants. Comment concilier savoir d'expérience et apprentissage en formation à l'enseignement ? En outre, parler d'expert et d'expertise n'est en aucune façon un discours neutre. Dans notre société la notion d'expertise et le vocable expert sont étroitement associés à la science et à la technique. Donc, lorsque l'on parle d'expert, on se "positionne" en quelque sorte, on parle de l'enseignement à partir d'un lieu qui n'est pas sans incidence.

Mais qu'est-ce qu'un expert ? Certains points ressortent :
1) quelqu'un qui a un savoir reconnu;
2) ce savoir est, en bonne partie, scientifique ou tout au moins technique;
3) ce savoir doit aussi être sollicité;
4) l'expert doit être reconnu officiellement;
5) l'expert agit en conseiller ou en arbitre;
6) il est crédible pour tous.

Dans le cas de l'éducation, on voit tout de suite le lien avec le débat sur la professionnalisation des enseignants (reconnaissance sociale, accroissement du pouvoir et du prestige, etc.). L'expertise apparaît, enfin de compte, comme un phénomène de pouvoir.

Le savoir de l'expert, au delà de sa dimension pratique, remplit une fonction symbolique, une fonction de légitimation. La savoir expert serait : a) celui qui est le plus rentable sur les plans techniques (efficacité) et idéologiques; b) mais aussi, de façon tautologique, le savoir de ceux qui sont reconnus comme experts.

Le problème de l'expertise se situe aussi sur le plan politique. Par exemple, selon les critères d'expertise tels qu'utilisés par les chercheurs en éducation (réussite des élèves, expérience en classe, succès personnels, formation académique et pédagogique, recommandation de personnes-ressources, expérience de formateur), l'expert apparaît alors comme celui qui remplit, de la manière la plus efficace possible, le mandat de l'institution. Il est celui qui, dans un sens, aide à la reproduction du système, celui qui cadre bien avec les buts et objectifs institutionnellement définis.

Plus haut, a été mentionné l'existence d'un lien entre expertise et science. Ce lien est important parce que la science, de nos jours, dispose d'un pouvoir social considérable : a) elle bénéficie d'un large consensus (valorisation extrême du discours scientifique ayant pour conséquence une confiance plus ou moins aveugle envers ceux qui tiennent ce discours); b) l'approche scientifique (notamment dans sa dimension technicienne) est vue comme la meilleure approche possible, en conséquence on attend d'elle la solution optimale à nos problèmes. Ce règne de la science en tant que discours de vérité (en cela, à bien des égards, elle a remplacé la religion) entraîne deux conséquences majeures : 1) la simplification abusive des situations problématiques en excluant les autres discours (ceux qui ne sont pas dits scientifiques); 2) le pouvoir énorme des experts (dangereux dans la mesure où il ne reste jamais uniquement dans la sphère de la science mais dérive toujours sur le terrain politique) qui se veut non discutable parce que fondé sur la science (langage objectif, neutre, non idéologique).

En somme, avec le triomphe de l'expertise, tout devient une question scientifique ou technique. On le constate aisément aujourd'hui où les "experts" sont appelés à donner leurs avis sur tout et sur rien et, chose plus grave encore, cela se vérifie dans cette rapidité qu'ont nos dirigeants à se camouffler derrière les rapports d'experts afin de légitimer des actions qui sont, en fait, politiques au sens fort du terme.

Il existe réellement un danger que le discours des experts, utilisé de façon idéologique, empêche complètement un débat démocratique sur "les choses de la cité". Et ce d'autant plus que le système de l'expertise a une nature auto-référentielle car il est fondé sur le privilège du savoir et de la compétence. C'est donc dire qu'il ne peut réussir à se maintenir que derrière un barrage de savoir.

Demander à la recherche sur l'expertise d'éclairer la formation des enseignants c'est, en soi, un projet qui n'est pas sans intérêt.Cependant, la formation des enseignants implique aussi des interrogations sur les finalités du système d'éducation, sur le type de structure scolaire que l'on souhaite, sur le rôle des enseignants, sur la place des élèves, l'éthique, etc. Et, ces questions capitales ne relèvent pas de la science mais du politique (au sens large de la gouverne de la cité), elles renvoient à des notions normatives, aux valeurs sociales et doivent être résolues en délibération. Le danger du recours à figure de l'expert est de réduire la relation éducative en contexte scolaire à sa seule dimension instrumentale liée à la réussite «chiffrée» des élèves à des examens ou des travaux..

Deux références utiles :

Druet, Kemp et Thill (1980). Le rôle social de l'expert et de l'expertise. Esprit, numéro d'octobre.
(critique du règne des experts)

Tochon, F.V. (1993). L'enseignant expert. Éditions Nathan.
(plutôt pro-experts)

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