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mardi 25 janvier 2011

MENER UNE RECHERCHE : ENTRE PLAISIRS ET SOUFFRANCES

(texte d'une communication donnée le 14 novembre 2005 à l'Université du Québec à Trois-Rivières, Canada)

INTRODUCTION
Je voudrais d’abord vous remercier d’être présents en cette fin d’après-midi. J’espère que ces moments que nous passerons ensemble seront agréables et profitables pour vous.

J’en suis rendu à ma sixième année de présentation aux Lundis interdisciplinaires. Or, contrairement à mon habitude, cette fois, je ne vous entretiendrai pas sur des données de recherche. Par ailleurs, et là aussi ce n’est ma manière habituelle de faire, je vais vous lire un texte.

Je souhaite vous parler de mes expériences de recherches, vous faire part de mes bons coups mais aussi de mes mauvais, des difficultés que j’ai rencontrées sur mon chemin, bref, je veux vous parlé de mon vécu de chercheur en souhaitant, je suppose, que cela puisse vous intéresser ou vous servir dans vos propres entreprises professionnelles.

C’est donc à cette lourde tâche que je vais m’atteler dans les prochaines minutes mais avant j’aimerais prendre un petit moment pour vous expliquer pourquoi ma conférence s’intitule : MENER UNE RECHERCHE EN SCIENCES DE L’ÉDUCATION : ENTRE PLAISIRS ET SOUFFRANCES.

Dans mon Petit Larousse, à la rubrique Plaisir, on peut lire : terme qui vient du latin «placere» qui veut dire plaire. C’est un nom masculin qui désigne une sensation, un sentiment agréable, un contentement, une satisfaction. Ce peut être aussi ce qui plaît, un divertissement. Mais encore, en psychanalyse on parlera de «principe de plaisir» qui, avec le «principe de réalité», régit notre fonctionnement mental. Celui-ci étant ce qui pour le sujet prend dans son psychisme valeur de réalité (par opposition à la réalité matérielle), celui-là renvoyant à la satisfaction immédiate des pulsions quelles qu’en soient les conséquences futures.

Toujours dans mon Petit Larousse, à la rubrique Souffrance, on peut lire : nom féminin, le fait de souffrir, douleur physique ou morale. Quant à lui, le verbe souffrir veut dire supporter quelque chose de pénible, endurer, subir.

Faire de la recherche, exercer le métier de chercheur serait donc une activité où nous serions pris dans un constant ballottement entre des sensations et des sentiments agréables qui nous plongent dans un contentement, un état de satisfaction et des moments de douleur où l’on supporte, on endure, on subit ? Plus encore, faire de la recherche, ça serait peut-être confronter ses principes de plaisir et de réalité à la Réalité avec un grand R.

C’est en quelque sorte ce que je veux souligner dans mon exposé et c’est pourquoi j’ai choisi le titre : MENER UNE RECHERCHE EN SCIENCES DE L’ÉDUCATION : ENTRE PLAISIRS ET SOUFFRANCES.

La recherche, dans toutes ses dimensions et toutes ses étapes est une expérience bien singulière où le chercheur éprouve des sentiments contradictoires, où il doit souvent réfréner la satisfaction immédiate de ses pulsions en fonction d’objectifs futurs et confronter son principe de réalité (ses fantasmes) à la Réalité. Or, la conduite d’une recherche et son aboutissement (comme c’est le cas pour un mémoire de maîtrise ou une thèse de doctorat) exige un certain équilibre entre les plaisirs et les souffrances. Trop de plaisirs pourrait laisser entendre en effet que nous n’avons pas rencontré la Réalité, que nous avons donné libre cours à nos pulsions et nos fantasmes et que par conséquent, ce que nous disons du réel n’est que pure projection de notre monde intérieur. À l’inverse, trop de souffrances risque de nous décourager, de nous inhiber et ainsi de nous conduire à l’abandon pur et simple de la recherche voir même à nous faire totalement décrocher du métier de chercheur.

Donc, ce que je vous propose c’est de considérer la recherche comme un processus en tension entre deux dimensions extrêmes (je n’ose dire antagonistes puisque à certains moments le plaisir peut naître de la souffrance et vice et versa)…un processus en tension dis-je où le chercheur tente de conserver un fragile équilibre entre les plaisirs (que l’on souhaite éprouver) et les souffrances (qui sont inévitables), équilibre nécessaire à l’aboutissement d’une recherche. Mais, trêve de tergiversations, il est temps d’aller au cœur du sujet…

LES PLAISIRS
Afin de ne pas vous décourager et de commencer sur une note optimiste, je souhaite vous entretenir d’abord des plaisirs que l’on éprouve à faire de la recherche. Ils sont nombreux et renvoient à différentes sources.

Mais, afin de ne pas parler à partir d’un point de vue général qui pourrait finir par ne plus vouloir rien dire, je vais donc vous parler de mes plaisirs en recherche.

Un sentiment de puissance
D’entrée de jeu, il me semble utile de vous préciser que mes plaisirs en recherche n’ont pas commencé avec l’obtention d’un poste de professeur à l’UQTR en 1998. Déjà au baccalauréat en sociologie au milieu des années ’80, j’ai pu découvrir les joies de la connaissance en recherche. Je me souviens très bien des heures de délectations à étudier des textes souvent arides mais qui insufflaient en moi un sentiment grandiose d’acquérir des outils pour mieux comprendre le monde. Des questions que je me posais depuis longtemps trouvaient enfin des réponses sensées, de nouvelles questions surgissaient, le monde social devenait tout à la fois plus intrigant, plus complexe mais aussi moins intimidant. Bref, la sociologie fut pour moi l’occasion de voir le monde autrement, une manière de dépasser le sens commun.

Je ne peux vous cacher que j’ai ressenti là un sentiment de puissance énorme, l’impression de contrôler quelque chose…en fait, je me suis vu souvent m’élevant au-dessus de la masse, moi qui en provenais.

Ce sentiment de plaisir dans la découverte accompagné d’un sentiment quelque peu narcissique de me sentir tout à coup plus puissant intellectuellement je les ai ressentis bien des fois par la suite et je crois qu’ils font parties intégrantes de l’aventure de la recherche. Or, ces sentiments ne peuvent naître que d’un travail assidu.

Devenir un héritier
En effet, l’acquisition d’une culture scientifique demande temps et efforts. Et, en premier lieu, elle exige la fréquentation longue et régulière de nos grands prédécesseurs. En d’autres termes et pour emprunter une expression entendue dans un autre contexte, il faut se donner le temps et les moyens de devenir un héritier de la recherche. Héritier…c’est à dire quelqu’un qui possède un héritage…donc quelque chose qui nous vient de ceux qui nous ont devancés. Qu’est-il cet héritage ? C’est, comme je viens de le dire, celui des recherches et des écrits faits avant nous.

Un de mes grands plaisirs en recherche provient de ces moments où je m’accapare le contenu d’une littérature sur un sujet : identité professionnelle, développement des compétences, insertion professionnelle, construction des savoirs d’expérience, analyse de l’action, éducation interculturelle, pour ne nommer que quelques-uns de mes thèmes de recherche. Tout manuel de méthodologie vous dira qu’une bonne recherche ne peut commencer sans cette phase de dépouillement de la littérature. C’est vrai en grande partie. Et, il s’agit là d’un plaisir énorme pour moi. Partir à la découverte de l’opinion, de la pensée, des autres, prendre connaissance de leurs cadres d’analyse, des résultats de leurs recherches, quels moments stimulants. Mais ce que je veux dire lorsque je parle de devenir héritier va bien au delà de cette activité de lecture obligatoire à une démarche scientifique sérieuse.

Lire, lire et relire encore, se cultiver, cultiver le temps de lire…c’est pour moi un appel pressant, constant, comme une voix intérieure qui me dit que non seulement je ne peux exercer mon métier adéquatement qu’à ce prix mais que c’est en cela que mon métier acquière une si grande valeur à mes yeux. Être chercheur pour moi c’est en effet exercer une activité où on a le privilège de se constituer héritier d’une tradition intellectuelle. Ce plaisir de lire, il faut se le donner et par les temps qui courent c’est presque devenu impossible; la vie moderne est si accaparante. Je me souviens d’ailleurs au milieu des années ‘90 lorsque j’étais doctorant, Maurice Tardif, alors directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE), centre auquel je suis rattaché comme chercheur régulier, m’avait dit : «Stéphane, profites-en durant ton doctorat, lis, lis au maximum parce que quand tu vas avoir un poste de professeur, t’auras plus le temps de lire». Il avait malheureusement presque entièrement raison.

Je n’ai jamais eu tant de plaisir à lire que durant mes études au doctorat. Je me permettais alors de prendre sans remord des chemins de traverses, de fréquenter des auteurs et des thèmes éloignés de l’objet de ma thèse, simplement par plaisir de me donner une culture que mon milieu, populaire, ne m’avait pas fournie. Venu de sociologie et d’anthropologie je m’accaparais aussi une culture éducative que je jugeais nécessaire à la conduite intelligente de ma thèse en psychopédagogie. J’ai toujours cette soif de lecture. J’ai aujourd’hui moins de temps pour l’apaiser. Mais, je n’attends pas que la vie me donne des moments pour lire, je les vole à la vie. En fait, cette démarche de ma part prend racine dans l’intime conviction qu’en sciences humaines et sociales peut-être plus qu’en sciences naturelles, physiques ou médicales, la qualité de la pensée exige une pensée cultivée. L’inculture, le manque de connaissances, nuit à notre capacité à établir des liens, à poser des questions pertinentes, à prendre les distances nécessaires par rapport au monde, à relativiser les points de vue trop tranchés. La culture – qui est toujours en quelque sorte tradition – nourrit le jugement au triple sens qu’elle fournit l’objet à juger, les occasions de juger et l’outil pour juger.

Elle fournit l’objet à juger au sens où la culture donne à voir ce qui pour autrui demeure invisible. Là où le néophyte ne voit qu’un sentier de neige, le chasseur y perçoit les traces du passage du gibier. Elle donne les occasions de juger. Là où l’apprenti ne distingue que des notes qui se suivent, le mélomane entend les nuances dans les interprétations. Elle donne enfin l’outil pour juger à savoir que voir l’objet là où l’autre ne voit rien, différencier là où l’autre ne discrimine pas, c’est toujours user d’une grille de lecture du réel, c’est regarder le monde avec des lunettes particulières.

Justement, pour nous en recherche, se cultiver, devenir héritier, c’est acquérir des lunettes pour voir ce que les autres ne voient pas, classer et organiser le monde autrement afin d’en proposer une lecture renouvelée. Voilà donc un de mes plaisirs !

Il va sans dire que le mouvement qui nous conduit à devenir un héritier pourrait n’être qu’un processus stérile de répétition s’il ne s’accompagnait de deux autres mouvements : celui de l’interprétation et celui de la critique. Voyons-les brièvement tour à tour.

Devenir un interprète
Mes lectures, quelles qu’elles soient, sont, je dois l’avouer, rarement purement gratuites. Je lis presque toujours dans l’optique de nourrir ma réflexion intellectuelle. Or, j’éprouve non seulement un grand plaisir à me constituer héritier mais aussi à interpréter cet héritage. Autrement dit, ma fréquentation des œuvres s’accompagne d’une interprétation des œuvres. Et, ce qui est intéressant, c’est que plus on lit, plus on se cultive dans un domaine, plus on devient capable d’interpréter ce qu’on lit. En bon québécois on dit parfois : «se faire une tête». Interpréter c’est comprendre et comprendre c’est mettre de l’ordre. Des connaissances ordonnées sont plus facilement utilisables que des savoirs en désordre; c’est en ce sens que l’on peut comprendre le message des cognitivistes qui nous invite à construire des réseaux conceptuels de manière consciente.

Devenir un critique
Ce processus d’interprétation, en recherche peut-être plus qu’ailleurs, s’accompagne d’un moment de critique. En effet, devenir héritier et interprète en sciences ne saurait se concevoir dans le seul but de faire échos aux prédécesseurs. Conduire une recherche implique que l’on ait de quoi à dire, à dire autrement, quelque chose à révéler, à montrer sous un autre angle. En d’autres termes, l’héritage et l’interprétation se font sous la conduite du regard critique. Se cache ici également, un grand plaisir, celui, de constater que tout n’a pas été dit. Ce plaisir, paradoxalement, provient du même processus de connaissance mais procure un sentiment inverse à savoir que plus je connais plus je sens qu’il me manque des connaissances. Où, pour nous chercheurs, plus je lis la littérature spécialisée, plus j’en maîtrise le contenu, plus je constate que des questions restent sans réponses donc, plus je me sens légitimé à ajouter ma modeste pierre à l’édifice du savoir. C’est ainsi que le savoir, en sciences, est toujours une construction collective.

Un plaisir bien paradoxal
Ainsi, devenir héritier, interprète et critique, c’est, par la lecture notamment mais pas exclusivement, se donner des outils pour comprendre le monde tout en découvrant que ce monde est encore plus complexe et plus difficile à comprendre qu’on ne le croyait. Plus j’apprends à distinguer les objets, plus j’apprends à les classer et à les juger, plus je découvre de nouveaux objets à classer et à juger, plus je me rends compte de la nécessité de retravailler les critères de classement et de jugement. En somme, cela revient à légitimer ma propre quête de savoir et ma propre démarche de recherche. Mais tout cela ne se fait pas en criant lapin. Cela prend du temps, beaucoup de temps.

D’autres plaisirs
Les plaisirs de la connaissance, qui sont, on l’aura compris, bien loin d’être purement intellectuels ne sont pas les seuls en recherche cela va de soi.

S’engager en recherche c’est aussi pour moi l’occasion de partager avec des collègues. Ces moments de rencontres sont le plus souvent des moments de purs plaisirs. La co-construction de la problématique, du cadre théorique, des outils de cueillette des données ou d’analyse, tout cela est occasion «de mieux penser».

Si le processus qui nous conduit à devenir héritier, interprète et critique (Simard, 1999) se fait en partie en solitaire, il se fait aussi en compagnonnage. Comme le révèle la littérature spécialisée sur le sujet, pour être compétent il faut disposer de ressources non seulement internes (nos connaissances, notre culture) mais aussi externes c’est à dire celles de son environnement (Le Boterf, 2000a et 2000b). En ce cas, les collaborations avec des pairs s’avèrent de précieux moyens pour décupler ses compétences. On ne saurait jamais en effet réunir en soi toutes les compétences et tous les savoirs les plus pertinents à chaque moment de la recherche. Le réseautage et le partenariat, pour employer des expressions galvaudées, deviennent de précieux outils de dialogue dans l’optique d’une co-construction des savoirs. Une plus grande maîtrise sur l’objet d’étude naît souvent de ces collaborations et, partant, un plaisir plus grand nous envahit.

Les grands plaisirs ne viennent pas en recherche que des relations avec les collègues. Le terrain nous fournit aussi des moments de joie intenses. Que de rencontres heureuses et enrichissantes. Combien d’enseignants j’ai croisés qui m’en ont appris beaucoup sur le métier enseignant, sur la pédagogie, sur l’éthique professionnelle autant de connaissances non directement visées par les recherches que je menais mais qui n’en sont pas moins importantes pour moi. Mais les entrevues avec des enseignants et les observations d’enseignement que je mène me procurent aussi de grands plaisirs lorsque se voit confirmée une intuition ou une hypothèse, lorsque le réel loin de résister à mon cadre d’analyse semble l’épouser à merveille. Il s’agit là de moments exaltants où se mêlent le sentiment de puissance dont je parlais tout à l’heure et celui du devoir accompli.

Si le travail en équipe et le terrain sont des moments qui me procurent des bonheurs, les étapes de l’analyse, de la construction et de l’organisation des résultats ainsi que de leur diffusion sous forme de communications et de publications en représentent d’autres. J’avoue, toutefois, avoir un faible pour le moment de la diffusion. Ce dernier constitue pour moi l’aboutissement du processus de recherche. C’est l’occasion de faire connaître ce qu’on a fait. Ayant été musicien pendant plusieurs années et ayant fait de la scène, je ne peux vous cacher que prononcer des communications s’avère pour moi tout autant une occasion de stress qu’un moment de plaisir où un certain exhibitionnisme n’est sûrement pas totalement absent. De plus, prononcer des communications est l’occasion de recevoir du feedback de ses pairs. Cette rétroaction peut parfois nous ouvrir des pistes de recherche inédites. Par exemple, à l’occasion d’une communication que je prononçais à Montréal sur la construction d’un objet conceptuel, l’incompétence pédagogique (Martineau, Gauthier, Desbiens, 2000), la question d’un collègue dans l’assistance m’a ouvert la voie sur un autre objet, connexe : le sentiment d’incompétence pédagogique. Ce fut alors pour moi l’impulsion qui me permis de proposer un nouveau projet de recherche, lequel fut subventionné.

LES SOUFFRANCES
Ainsi, vous venez de le constater, j’éprouve du plaisir à faire de la recherche et ce à toutes ses étapes, du dépouillement de la littérature à la diffusion des résultats. Pourtant tout cela ne va pas sans souffrances. Elles sont habituelles, souvent tenaces et lancinantes.

Un deuil à faire
Une première souffrance pour moi prend la forme d’un deuil. Celui de l’omniscience et de l’excellence en tout. Si, comme je l’ai dit plus haut, la connaissance procure du plaisir, elle procure aussi le sentiment de nos limites. Une recherche ne répond jamais à toutes les questions. Jamais on ne trouve La Réponse définitive…et c’est tant mieux, il faut bien le dire, puisque cela ouvre la porte à d’autres recherches. Mais, dans le feu de l’action, il me semble, les résultats de mes recherches m’apparaissent toujours au-dessous de mes espérances. Je précise.

Être chercheur, je l’avoue, c’est avoir quelques ambitions quant à notre puissance d’explication du monde, c’est nourrir quelques fantasmes de grandeur, c’est à tout le moins croire en l’utilité de ce que l’on dit du monde. À défaut de cela, on ne saurait qu’agir en pure perte ou dans le cynisme le plus total. Bref, être chercheur, qu’on le veuille ou non, c’est être idéaliste. Et, on voudrait bien que nos idéaux se réalisent. Or, le plus souvent, le réel se charge de nous remettre à notre place, laquelle est, pour la très grande majorité d’entre nous, modeste.

Cette souffrance, ce deuil de l’excellence, prend aussi naissance au sein du contexte actuel dans lequel les professeurs d’université mènent leurs recherches. La course à la productivité nous laisse peu de temps pour approfondir nos objets d’études, pour revenir sur nos données, pour mûrir nos cadres d’analyse. Tout va trop vite et plus on est reconnu comme chercheur, plus on est sollicité, moins on a de temps pour penser…donc plus on a le sentiment de produire de l’inachevé.

Ainsi, apprendre le métier de professeur d’université ce fut pour moi, et c’est encore je crois, apprendre à vivre non seulement des succès mais également à accepter, digérer, de multiples petits échecs, d’autant plus pernicieux qu’ils ne sont pas fracassants ni publics mais s’alimentent à l’aune de tous ces choix que l’on doit faire qui sont souvent autant de renoncements à un idéal. Je pense par exemple à la conception et à l’écriture de demandes de subventions. Il s’agit là d’un exercice non seulement pénible mais aussi d’une occasion où nous devons écrire pour «le prince», celui qui tient les cordons de la bourse. Et, on sait très bien qu’il faut alors trop souvent sacrifier aux modes du moment. Or, si vous ne vous reconnaissez pas dans les modes, si vos plaisirs ne s’y retrouvent pas, ces ceux-ci que vous sacrifierez un peu au profit de celles-là. Les demandes de subventions sont devenues un rite cruel où la souffrance ne vient pas seulement du processus lui-même (quelqu’un peut-il éprouver de grandes joies à planifier un budget de 3 ans ?) mais provient également des petits compromis que nous sommes très fréquemment obligés d’y faire.

Par conséquent, pour s’assumer sainement en tant que chercheur, selon moi, il s’avère donc important d’accepter ce deuil qui se renouvelle à chaque entreprise, ce deuil de la Recherche idéale, définitive, celle qui va changer la face du monde. C’est à ce prix que le perfectionnisme peut demeurer une qualité plutôt que de devenir un empêchement. Cela ne se fait pas sans douleurs et plus nos ambitions seront grandes plus la souffrance sera aiguë.

Un dilemme éthique
Mais, les souffrances du chercheur, mes souffrances en tant que chercheur, viennent parfois de ce que je vois du monde réel. Combien de fois suis-je ressorti d’une observation en classe en colère après avoir assisté à une prestation d’une consternante pauvreté de la part d’un enseignant ? De la même manière, je ne compte plus les moments où, en entrevue, j’ai eu envi de réagir fortement à certains propos d’enseignants, propos que je jugeais mal fondé, biaisés voire carrément faux. Mais, à chaque fois, je me suis retenu…objectivité oblige. Dans certains cas extrêmes on peut même être pris dans un dilemme éthique fort difficile : dénoncer un enseignant incompétent au nom des intérêts des élèves où respecter notre engagement de confidentialité.

Le terrain recèle de telles souffrances et ce, d’autant plus qu’en éducation nous travaillons avec des humains et non pas sur de la matière inerte. Ici, il n’y a pas de réponse toute faite…de ligne de conduite claire à adopter…il n’y a souvent que du cas par cas…que l’appel à notre jugement avec tout son lot de doutes sur la bonne décision à prendre.

CONCLUSION
Que dire en terminant ? Qu’être chercheur c’est faire un métier impossible comme Freud le disait de l’enseignement ? Peut-être ! À tout le moins, réaliser des recherches en sciences de l’éducation c’est passer à travers toute une gamme de sentiments complexes et contradictoires. C’est ce qui en fait une aventure humaine au plein sens du terme et pas seulement un pur épisode épistémique et cognitif.

Faire de la recherche c’est aller à la rencontre de l’inconnu que celui-ci se manifeste sous la forme de personnes en chair et en os ou sous celui d’écrits spécialisés. C’est donc se mettre en position d’accueil vis-à-vis cet inconnu. En ce sens, c’est accepter de ne pas tout maîtriser et ce, en dépit du fait que le processus de recherche est une recherche de maîtrise (vous excuserez le jeu de mot facile).

Enfin, peut-être que faire de la recherche c’est accepter que sous chaque plaisir puisse se cacher une souffrance parce que l’on sait aussi que, bien souvent, dans chaque souffrance on peut trouver également du plaisir.

RÉFÉRENCES
Le Boterf, G. (2000a). Construire les compétences individuelles et collectives. Paris : Éditions d’Organisation.

Le Boterf, G. (2000b). Compétence et navigation professionnelle. Paris : Éditions d’Organisation.

Martineau, S., Gauthier, C., Desbiens, J.-F. (2000). Ce n’est pas toujours la faute à El Niño. À propos de l’incompétence en enseignement. Dans C. Lessard et C. Gervais (Éds.) L’évaluation des nouveaux programmes de formation des maîtres : une compétence à développer (p. 299-332). Université de Montréal, Montréal : Les Publications de la Faculté des sciences de l’éducation.

Simard, D. (1999). Postmodernité, herméneutique et culture : les défis culturels de la pédagogie. Thèse de doctorat. Université Laval, Sainte-Foy.

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