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lundi 17 janvier 2011

Rhétorique et éducation : en suivant le philosophe Chaïm Perelman

Pour Perelman — Éducation et rhétorique, Revue Belge de psychologie et de pédagogie, tome XIV, no 60, décembre 1952 — la rhétorique c'est "l'art de bien parler" (p. 129). Traditionnellement, on a opposé cet art à la logique qui serait "l'art de bien penser". Perelman soutient que le mépris dans lequel est tenue la rhétorique s'avère totalement injustifié. Il rappelle que, suivant la tradition d'Aristote, la rhétorique se conçoit, non seulement comme l'art de bien parler mais comme "l'art de parler de façon persuasive" (p. 129). La rhétorique concerne donc le rapport "entre des thèses et l'adhésion qu'elles peuvent susciter" (p. 129). L'auteur ajoute : "comme théorie et pratique de la persuasion raisonnée, la rhétorique a des rapports étroits avec la logique, la technique de la preuve..." (p. 129).
Dans son article Perelman se propose de démontrer que la rhétorique apporte un point de vue nouveau sur l'éducation et ses problèmes.
Il faut retenir un premier élément : le but de l'enseignant. Celui-ci cherche à former l'esprit et le caractère de l'élève. Cette action se fait d'une façon beaucoup plus persuasive que coercitive; c'est pourquoi le maître ne peut ignorer les techniques argumentaires "qui tendent à faire admettre les thèses que l'on propose à l'assentiment des auditeurs" (p. 130).
Perelman oppose l'éducateur au propagandiste. Le premier cherche avant tout à éclairer, le second veut principalement gagner les gens à sa cause. Il n'en demeure pas moins que tout effort de persuasion peut, à la rigueur, être considéré comme une sorte de propagande. Toutefois, contrairement à l'éducation, la propagande s'adresse le plus souvent à un auditoire non convaincu de la légitimité de cet acte de parole.
Propagande ou éducation, la persuasion est malgré tout au coeur même du discours d'argumentation. De plus, persuader c'est obligatoirement entrer en relation avec autrui. Cette interaction implique le plus souvent un orateur et un groupe (quoique la relation un à un n'est pas exclue). Or, pour que le discours puisse avoir lieu, il faut que le groupe et l'orateur s'entendent minimalement : l'auditoire est prêt à écouter et l'orateur attache suffisamment de prix à l'adhésion du groupe pour produire son discours. Par le fait même, il apparaît important que certaines conditions institutionnelles soient mises en place pour faciliter la prise de parole. C'est ainsi que les institutions, politiques, judiciaires, éducatives et autres, permettent la rencontre entre orateur et auditoire; ce qui évite à chaque discours de devoir convaincre les interlocuteurs de demeurer sur place pour écouter.
"L'éducateur se trouve dans une situation toute différente de celle du propagandiste. Il se présente comme le porte-parole de la communauté, chargé de présenter le point de vue de celle-ci et de le défendre au besoin" (p. 132). L'auditoire auquel s'adresse l'éducateur lui reconnaît l'autorité et n'est pas réellement hostile à son endroit. La parole de l'enseignant — précisément parce qu'elle est parole éducative — jouit d'un prestige et d'une légitimité qui, bien que parfois malmenée, n'est jamais totalement remise en cause. Le maître bénéficie d'une situation particulière : membre de la communauté, il parle de ce qui est important pour la communauté et cette prise de parole se fait devant d'autres membres de cette même communauté, eux-mêmes globalement persuadés que le contenu du discours est effectivement primordial.
Perelman accorde une place importante à "l'argument d'autorité" dans l'éducation, surtout au primaire (voir p. 133). Il ne s'agit pas de contrôler les esprits mais plutôt, lorsque nécessaire, de savoir imposer un discours utile au développement du jugement indépendant et de l'esprit critique. En réalité, dans le domaine de l'enseignement il n'existe pas de véritable contradiction entre "l'argument d'autorité" et le "libre examen". Afin de développer ce dernier, l'enseignant doit imposer certains savoirs et certaines connaissances qui, une fois intériorisées, permettront à l'élève d'exercer ses facultés critiques. Au fur et à mesure que l'on monte dans l'échelle scolaire, "l'argument d'autorité" devient de moins en moins essentiel. En effet, l'élève dispose graduellement de savoirs et de connaissances qui le mettent en position de se faire plus facilement une opinion personnelle. En somme, avant de pouvoir critiquer, il faut connaître !
Perelman se livre à une critique d'une certaine théorie de l'éducation inspirée de Rousseau. Pour l'auteur, cette théorie est dirigée contre l'autorité de l'enseignant et contre la légitimité des institutions. Bien qu'au départ salutaire, la critique de l'autorité traditionnelle a produit, à notre époque moderne, des effets néfastes pour l'éducation : vision de l'enseignant comme un transmetteur de préjugés, un déformateur de la raison (qui serait en réalité innée et qu'il s'agit de laisser éclore sans la déformer).
"Dans cette conception, l'éducateur idéal n'est donc pas celui qui est chargé de transmettre une tradition et de former la raison de ses élèves. Son rôle est d'utiliser les facultés de l'enfant, de les garder à l'abri des opinions trompeuses. Le rôle de l'éducateur idéal est surtout négatif, il doit empêcher que la bonne nature de l'enfant, doué dès sa naissance d'une faculté lui permettant de connaître le vrai et le bien, ne soit abimée par le contact néfaste avec les préjugés d'origine sociale. " (pp. 135-136)
Perelman en vient donc à identifier trois techniques différentes de la rhétorique :
1) celle du propagandiste qui cherche à persuader et s'adapte à son auditoire afin de le gagner à thèse;
2) celle de l'éducation traditionnelle où l'on demande aux élèves de faire confiance à l'enseignant, lequel parle avec autorité;
3) celle issue des nouvelles théories de l'éducation qui suppose l'existence d'une même faculté, d'une même raison, partagée par le maître et les élèves, laquelle est innée et permet de connaître par soi-même. Ici les idées de nature, de raison et d'expérience deviennent des moyens de persuasion qui remplacent l'ancien "argument d'autorité".
En résumé, la rhétorique (comme théorie de la persuasion et de l'argumentation) peut apporter beaucoup aux théories de l'éducation. Elle doit être utilisée afin de permettre la formation de la raison. Ce processus de formation exige, au départ, l'utilisation de "l'argument d'autorité" qui, au fur et à mesure que l'élève acquiert des savoirs et des connaissances, peut être graduellement abandonné au profit de l'esprit critique et du jugement indépendant. Perelman conclut que dans le domaine de l'enseignement, il faut en arriver à un juste dosage entre "l'argument d'autorité" et l'idée de la liberté d'apprentissage de l'enfant.

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